Un article sur les stages de remise à niveau CP

jeudi 29 mars 2012 | 22:27

Voici un article de Mediapart sur les stages de remise à niveau CP qui auront lieu en Alsace pendant les vacances de Pâques.

L’académie de Strasbourg veut « rattraper » les élèves dès le CP

Médiapart

20 MARS 2012 | PAR NOEMIE ROUSSEAU

Les élèves alsaciens de cours préparatoire (CP) qui, en février, ne savaient pas lire se verront proposer un stage de remise à niveau, tous les matins pendant une semaine, pendant les vacances de Pâques. Ces stages existent déjà dans toute la France, mais pour les CM1 et CM2 exclusivement. Lancés en 2008 par Xavier Darcos, alors ministre de l’éducation nationale, ils font partie du package « réforme de l’école primaire », ce grand retour aux « fondamentaux » qui a allégé les programmes pour les recentrer sur les connaissances de base. Mais le ministère n’a jamais demandé que ces stages touchent d’autres classes que les CM. L’inspection académique de Strasbourg a donc pris les devants enenvoyant une circulaire dans les écoles début janvier : « Cette année, les élèves de CP et de CE1 seront privilégiés, sans pour autant écarter a priori les élèves de CM », stipule la circulaire. Et l’on comprend, plus loin, que l’inspecteur d’académie ne voit pas d’inconvénient à ce que les CM laissent leur place aux plus jeunes, bien au contraire. « Les groupes d’élèves bénéficiant de ce service seront constitués sur la base de six enfants par les enseignants des classes de CP et CE1 des écoles concernées, complétés des enseignants de CM, si ces niveaux sont retenus. »

Quand le texte arrive dans la petite école de Ranrupt (Bas-Rhin), Frédéric Guillin, le directeur et seul instituteur de l’école (une classe unique grande section de maternelle/CP), entre en résistance. Avec le collectif alsacien Sauvons l’école pour tous (SEPT), il lance une pétition rassemblant aujourd’hui près de 1.200 noms, des profs, parents, élus locaux, pédagogues, chercheurs, syndicats… A Pâques, ils feront le tour des stages pour distribuer des oranges aux enfants qui y seront malgré tout inscrits. Les membres du collectif ont même enregistré un slam dans lequel ils chantent la détresse des élèves et la destruction de l’école : « Je veux pas y aller, c’est trop dur (...) 6 h assis, sans bouger, sans parler (...) J’ai rien compris, s’il vous plaît arrêtez, arrêtez... Pas le temps de rêver, je suis trop lent. Evidemment. Faut rester, évaluer, formater, aide personnalisée (...) Compétence, performance, excellence, endurance. C’est devenu ça, la France ? Je voudrais tellement y arriver, tout gagner, être aimé, me reposer. Avaler, recracher. Avaler, s’étouffer. (...) Ça s’arrête quand ? Ça s’arrêtera quand je vous verrai vous lever, me protéger. C’est vous les grands. »

Frédéric Guillin, enseignant en CP depuis dix ans, ne fera aucune promotion de ces stages : « Je n’enverrai personne parce que je ne vois aucun élève à qui cela puisse être profitable. Quand on propose des stages de remise à niveau aux élèves de CM, ils sont déjà installés dans leur rôle de cancre, abonnés à l’aide personnalisée et ont une image d’eux-mêmes déplorable. A la limite, rester pendant les vacances, ça ne les étonne même plus... Mais là, en CP, c’est tôt.

L’apprentissage de la lecture se fait sur deux ans, et les stratégies de lectures évoluent tout au long de la vie. On risque surtout de produire des blocages, par rapport à la lecture et à tous les autres apprentissages. » Roberto Russo, responsable du premier degré au syndicat Sud éducation du Bas-Rhin, constate lui que la stigmatisation bat déjà son plein : « En fin de primaire, les élèves abonnés à l’aide personnalisée disent « j’ai toujours fait du soutien » et ce mot, dans leur bouche, veut dire « je suis un âne ». »

« S’attaquer au CP, c’est grave »

« S’attaquer au CP, c’est grave », prévient Pierre Frackowiak, ancien inspecteur de l’éducation nationale et auteur de nombreux ouvrages sur l’école. « Le CP est un des points les plus sensibles de la réussite ou de l’échec. Redoubler cette classe est dramatique pour la suite de la scolarité, on le sait. »

Que son enfant soit « étiqueté » dès 6 ans, « avec une mention qui restera longtemps dans son dossier scolaire », Nadine Zakorczmenny, mère d’élève signataire de la pétition, le refuse : « Au CP, mon fils a eu des débuts chaotiques en lecture, ce n’est qu’au printemps que cela s’est débloqué et maintenant il dévore les livres. A cet âge, cela change vite. » A la FCPE 67, la présidente Isabelle Traban ne comprend pas que l’on « prive les enfants en difficulté de leurs quinze jours de vacances, indispensables pour se reposer et repartir dans de bonnes conditions de travail après. On rajoute de l’inégalité. »

Pour repérer les CP ayant besoin d’un stage, la circulaire de l’inspection encourage les enseignants à s’appuyer « utilement » sur les évaluations de mi-CP.

L’instituteur Frédéric Guillin vient de les faire passer, « à la cool, sans pression ». Et non, il n’a pas trouvé de candidat. « Même les bons élèves peuvent rater un exercice parce qu’ils ne sont pas en forme à ce moment-là, et d’autres peuvent être à mille lieues de ces préoccupations à cause, par exemple, d’une situation familiale compliquée... Je ne vais pas, en plus, les embêter pendant les vacances ! »

En CP, les élèves passent deux séries de contrôle, à la rentrée et en février. Des évaluations normalement « formatives ». Autrement dit, facultatives, elles sont un outil à la disposition de l’enseignant, « faites pour les enfants. Mais on est en train de les dévoyer, en les rendant normatives comme celles de CE1 et CM2 qui sont nationales, obligatoires, et servent à déterminer à partir de quelle note un enfant est en échec », analyse Frédéric Guillin qui redoute de voir l’école se transformer en vaste entreprise de « bachotage ».

A long terme, Frédéric Guillin pronostique que « les meilleurs ne marcheront plus qu’à la compétition et les plus faibles seront cassés, réduit à être des bons à rien, des ratés ». Dans sa classe, il a deux objectifs : que chaque jour l’enfant vienne avec plaisir à l’école et qu’au moins une fois dans la journée il soit fier de lui-même. « C’est exigeant », concède-t-il. Il en est convaincu, l’essentiel est ici, dans ce « cercle vertueux plaisir-fierté ». « Avoir le goût de l’apprentissage, de l’estime de soi, un appétit à la connaissance, être capable de créer des interactions positives avec les adultes… c’est cela les fondamentaux », le français et les maths passant après.

49 % des Alsaciens de CE1 ont des acquis solides, contre 51 % au niveau national.

Sa hiérarchie n’est pas du même avis. Jean-Baptiste Ladaique, doyen des inspecteurs de l’éducation nationale de l’académie de Strasbourg, justifie la mise en place de ces stages pour les CP par un « déficit de 2 % en français des élèves alsaciens par rapport à la moyenne nationale ». En effet, l’année dernière les résultats des évaluations de CE1 ont montré que 49 % des Alsaciens ont « des acquis solides » (+ de 39 bonnes réponses) alors que la moyenne nationale est à 51 %.

Pierre Frackowiak décèle plutôt les symptômes de l’« évaluationnite », un phénomène qui s’est « fortement développé depuis 2008 en se fondant sur une conception simpliste et mécanique des apprentissages. On prétend, comme pour les automobiles, détecter la panne le plus précisément possible, avec des instruments sophistiqués.

Et on affirme la réparer immédiatement avec des batteries d’exercices. Le problème, c’est que l’enfant n’est pas une voiture, et que l’évaluation est un contrôle, toujours négatif : on détecte l’erreur, la faute, la carence, l’insuffisance… ». Il faudrait partir au contraire de ce que les enfants savent, de leur vocabulaire. Pour décrire l’évaluation aujourd’hui, il cite Albert Einstein : « Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur ses capacités à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. »

En CE1, les élèves alsaciens sont peut-être un tout petit moins bons en français. Mais c’est le cas aussi dans de nombreuses autres académies : Amiens, Lyon, Caen, Créteil, Montpellier, Nantes… Alors pourquoi Strasbourg est-elle la seule à avoir décidé de faire travailler les CP pendant les vacances ? « Nous avons mené une expérimentation sur les CE1 l’année dernière à Obernai, cinq stages ont été organisés, explique Jean-Baptiste Ladaique. L’opération s’est avérée concluante et ce sont les enseignants eux-mêmes qui ont considéré qu’il fallait démarrer » en CP. D’ailleurs, il fait remarquer que cette année, malgré la contestation, « jamais il n’a eu autant d’enseignants volontaires pour encadrer ces stages ». Les effectifs seraient presque bouclés.

« Forcément, nos salaires baissent ! » s’exclame Catherine Leduff du SNUIPP 67. Les cotisations ayant augmenté, le montant du net est moins élevé sur les fiches de paie de janvier qu’en décembre. Et ces stages sont rémunérés en heures supplémentaires défiscalisées 360 € environ les cinq demi-journées.

« Ces stages permettent surtout au pouvoir d’avoir bonne conscience » Si Jean-Baptiste Ladaique décrit volontiers une région « innovante », « qui aime expérimenter », à Sud éducation on parle surtout d’une « région bleue dans une France rose. Les hauts fonctionnaires alsaciens veulent montrer qu’ils sont de bons élèves ». « Et, en apparence, ça marche, remarque Pierre Frackowiak, qui fut inspecteur pendant trente ans. Les élèves sont contents que leur maître soit plus accessible pendant les stages, les parents sont contents, l’inspecteur est content, le ministre est content… Et on court ainsi à des catastrophes. »

De son côté, Jean-Baptiste Ladaique, l’inspecteur de Strasbourg, répète à l’envi le noble objectif républicain de ces stages de remise à niveau : « offrir le même service à tous en reprenant la main par rapport aux officines privées dispensant des cours particuliers dès l’âge de 6 ans ». Autrement dit, en Alsace, le public s’est aligné sur la concurrence. « Ces stages sont une arnaque idéologique, une escroquerie, on casse l’école publique en supprimant les Rased (Réseaux d’aides spécialisées aux enfants en difficulté), un service pertinent que le privé n’avait pas, pour le remplacer par un système calqué sur le modèle privé, des cours de soutien en extra-scolaire ! » s’insurge Frédéric Guillin. Les élèves ressortiraient de ces stages stigmatisés, fatigués mais peuvent-ils au moins faire des progrès ? En tout cas, pas les élèves en difficulté, estime Pierre Frackowiak. Même s’il admet que les enseignants « font de leur mieux », il constate que « l’aide est massivement mécanique » : « On répète ce qui est fait en classe, on fait la même chose, en faisant le pari que le rôle d’explicateur du maître sera plus efficace en petit groupe.

Pour le SNUIPP 67, ces stages sont une « délocalisation de la difficulté », pour Sud éducation « un saupoudrage pédagogique inefficace ». Quant aux chiffres, ils ne sont pas ceux escomptés par Xavier Darcos. Au lancement de l’aide personnalisée après l’école et des stages pendant les vacances, il entendait « diviser par trois, en cinq ans, le nombre d’élèves qui sortent de l’école primaire avec de graves difficultés ». En 2007, selon l’Insee (p. 29), 86,3 % des élèves de CM2 maîtrisaient les connaissances de base en français et 89,8 % en maths. Trois ans plus tard, ils ne sont plus que 82 % à avoir des connaissances solides (français et maths confondus), selon le rapport 2010 sur la pauvreté, édité par le ministère des solidarités et de la cohésion sociale (p. 12). La part d’élèves en difficulté a augmenté d’environ 6 points.

Auparavant, Frédéric Guillin pouvait faire appel à un des enseignants spécialement formés pour remédier aux difficultés des élèves. Seulement, les Rased sont vidés de leurs effectifs depuis 2007, près de 2 500 postes ayant déjà disparu en France (lire ici p. 57). « Ces enseignants apportaient un regard extérieur mais spécialiste, de rééducateur, de pédagogue, psychologue, en allant à la source du problème. L’année dernière, j’avais un élève qui souffrait d’un retard de vocabulaire, d’expression orale… La seule chose que j’aie pu faire, c’est de demander à la famille si elle avait rencontré un orthophoniste... »

Durant les stages de remise à niveau, l’enseignant est prié de mettre en œuvre une « pédagogie différente », explique l’inspecteur Jean-Baptiste Ladaique, qui « fait confiance aux enseignants pour travailler et motiver autrement ». A l’heure où beaucoup d’enseignants se plaignent de l’insuffisance de la formation initiale pour enseigner tout court, on leur demande d’enseigner « autrement ». Et d’apprendre à le faire seuls, pour aider des élèves eux-mêmes en difficulté...

C’est cela la « confiance ».