Ecole : hâter le printemps (par André Ouzoulias)

dimanche 19 février 2012 | 20:14

"Après cinq années passées à la direction du pays, Monsieur Nicolas Sarkozy laisse notre école dévastée et, par voie de conséquence, la France durablement affaiblie. Qui pourrait vouloir lui délivrer un nouveau permis de démolir ?" C’est une tribune politique qu’André Ouzoulias, professeur à l’IUFM de Versailles Université de Cergy-Pontoise, nous envoie. Pour lui, Nicolas Sarkozy a affaibli l’Ecole. Il explique sa position.

Monsieur Nicolas Sarkozy vient d’annoncer son désir de se succéder à lui-même à la Présidence de la République. À cet instant, songeant à l’éducation et à l’intérêt des enfants, on ne peut nourrir qu’un seul espoir, celui de sa défaite la plus totale, si possible dès le premier tour des élections présidentielles, le 22 avril prochain. Si je m’engage ainsi sans détour sur le terrain politique, c’est en tant que psychopédagogue et formateur d’enseignants. Car je vois d’abord ceci : après cinq années passées à la direction du pays, Monsieur Nicolas Sarkozy laisse notre école dévastée et, par voie de conséquence, la France durablement affaiblie. Qui pourrait vouloir lui délivrer un nouveau permis de démolir ?

Certes, son bilan n’a rien de surprenant. Voilà en effet un domaine dans lequel le leader de la droite et ses amis au gouvernement et au Parlement ont tenu presque toutes leurs promesses. Relisons en effet le programme de l’UMP de 2007, très largement inspiré de celui du Front National (cf. le programme de Jean-Marie Le Pen sur l’éducation en 2007) : outre la suppression de milliers de postes d’enseignants (le tristement fameux « 1 sur 2 »), on y annonçait la remise en cause de la carte scolaire, la réduction de la géométrie des lycées professionnels, la destruction des IUFM et de la formation pédagogique des maîtres, une aide accrue à l’enseignement privé, le recrutement et l’évaluation des enseignants par les chefs d’établissement, etc. On était également prévenu sur les intentions de l’UMP de réécrire les programmes du primaire, de mettre en place un « pilotage » par des évaluations, etc. Ces promesses étaient écrites. Elles ont été tenues.

Si la majorité sortante n’a pu réaliser tout son programme, comme le remplacement des écoles maternelles par des « jardins d’éveil » ou le classement annuel des écoles primaires à travers la publication des résultats des évaluations CE1 et CM2, on le doit à la résistance obstinée des enseignants, des parents d’élèves et des collectivités.

En revanche, cette majorité aura excellé dans la mise à mal des moyens de favoriser la réussite de tous les enfants : saccage des Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED), démantèlement de l’éducation prioritaire, restrictions de la base sociale de recrutement des enseignants, assèchement de la formation continue… et des leviers de progrès : asphyxie des mouvements pédagogiques et d’éducation populaire, suppression de l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP) et abandon de la recherche pédagogique en lien avec des équipes de terrain.

Quant au fonctionnement de l’institution, on a assisté à la multiplication de « réformes » décidées sans évaluation préalable et conçues sans même consulter les principaux intéressés. Menées à la hussarde, sans accompagnement ni suivi, ne visant presque toujours que des économies budgétaires enrobées dans les mots du novlangue, tels ces ridicules « gisements d’efficience », ces « réformes » ont meurtri l’école. Emblématique de cette maltraitance : la désastreuse réforme de la formation des maîtres, en faveur de laquelle le gouvernement s’est obstiné pour de maigres économies (le sixième de ce qu’a coûté la baisse de la TVA sur la restauration !) et qui a déclenché une crise inouïe du recrutement, alors que tant de jeunes sont sans emploi et que des dizaines de milliers d’entre eux doivent renoncer au rêve de devenir enseignant.

On a assisté jour après jour à l’affaiblissement des fonctionnements collectifs, à la mise en concurrence des établissements, des parents, des enseignants, à l’installation progressive de la défiance à l’égard des professionnels et à l’institution d’un management entrepreneurial produisant à la chaîne des contrôles de plus en plus tatillons des pratiques des maîtres et un fichage systématique des enfants. Au terme de ce quinquennat, les enseignants ont plus que jamais le sentiment d’être dépossédés de leur travail… Conjuguant tranquillement les défauts du modèle anglo-saxon avec ceux d’une bureaucratie à la soviétique, les deux ministres de l’éducation de ce quinquennat auront ainsi réussi l’exploit de mettre sur pied un système inédit de « gouvernance » thatchéro-brejnévien, engendrant de plus en plus de souffrance au travail pour les personnels.

Soyons lucides. Si la majorité sortante était reconduite en mai et juin prochains, elle poursuivrait avec plus de vigueur dans cette direction dictée par les exigences des marchés mises en musique par l’idéologie ultra libérale et l’on verrait bientôt le ministre de l’éducation nationale faire siens les éléments les plus réactionnaires de la feuille de route de la Droite populaire et du FN : fin du recrutement des enseignants sur concours, « autonomie » des écoles, fin du collège unique, suppression des SEGPA, éjection précoce des élèves les plus fragiles des filières scolaires vers le statut d’apprenti, à rebours des exigences mêmes des qualifications professionnelles de demain, établissement d’un examen d’entrée en 6e, privatisation de nombreuses formations professionnelles et universitaires, chèque scolaire, etc. On peut leur faire confiance, toutes ces promesses seraient tenues… et même celles que l’UMP n’a pas encore osé inscrire dans son programme.

Après une saignée de 70 000 postes, les responsables de cette politique répètent à l’envi : « la quantité ne fait pas la qualité », « ce n’est pas en donnant plus de moyens à l’école qu’on lui permet de mieux réussir ». Ces « éléments de langage » des communicants de l’UMP me font irrésistiblement penser à une fripouille qui, ayant dérobé une bourse, dirait à sa victime, comme pour la consoler : « l’argent ne fait pas le bonheur ! »

Mais ces 70 000 postes n’ont pas été ôtés n’importe où. Ils l’ont été dans des secteurs de l’éducation nationale qui, précisément, conditionnent la qualité du service public et la lutte contre l’échec scolaire : les maternelles des quartiers populaires se voient pratiquement interdire d’accueillir les enfants de moins de 3 ans et sont obligées de surcharger les classes des plus grands ; les recteurs sont en train de faire subir aux RASED une nouvelle et indigne saignée ; deux tiers des postes supprimés dans le secondaire le sont dans les lycées professionnels et des établissements de proximité sont rayés d’un trait de plume ; les remplacements sont de plus en plus impossibles à garantir ; la formation initiale des maîtres est saccagée, la formation continue est sinistrée, l’éducation prioritaire est décimée… Voyons bien que les premières victimes de ces suppressions de postes, ce sont, hélas, les élèves des milieux populaires, ceux qui n’ont que l’école pour apprendre, tout particulièrement les plus fragiles. Terrible constat ! Qui crierait à l’abandon d’enfants serait-il tout à fait dans l’excès ?

Ces mêmes responsables disent incarner « une politique du courage ». Mais quel courage y a-t-il à supprimer ces postes-là ? On se souvient qu’en juin dernier, en Lozère, Nicolas Sarkozy avait annoncé qu’il « sanctuarisait » les écoles rurales et que, désormais, on ne devrait plus craindre les fermetures d’écoles dans les villages. La raison de cette annonce était évidente : il s’agissait d’éviter en 2012, année électorale, la multiplication des manifestations locales pour défendre les écoles de village. 4000 écoles fermées dans les campagnes à travers toute la France, c’eût été 4000 groupes d’électeurs en colère susceptibles d’aller loin dans leur démonstration. Plutôt que d’affronter ce risque politique, nos courageux responsables ont donc décidé de s’en prendre, en 2012 mais pas les années suivantes, à des postes moins « visibles » (RASED, éducation prioritaire, formation continue, conseillers pédagogiques, etc.). Voici donc le calcul de ces chefs hardis : du moment que les élèves ont un maître dans leur classe à la rentrée, les parents « n’y verront que du feu »… Mais là encore, ce sont les enfants les plus fragiles qui seront touchés : 100000 enfants du primaire en grande difficulté en lecture ne seront plus aidés par les maîtres des RASED. Où est donc le courage ? Cette entreprise ultralibérale en matière d’éducation n’incarne en rien une « modernisation ». Elle nous ramène 40 ans en arrière quand les enfants d’ouvriers étaient systématiquement « orientés » vers les Collèges d’enseignement technique (CET) dès la 6e.

Il est temps de réveiller notre pays de ce cauchemar. Mais on ne reviendra pas au statu quo ante : il est temps de mettre en débat et en chantier une vision républicaine, populaire et humaniste de l’école pour le XXIe siècle qui garantisse à tous l’accès à la culture, à la formation professionnelle et à la citoyenneté. L’idéal des rédacteurs du plan Langevin-Wallon de 1947 travaillant dans l’esprit des réflexions du Conseil National de la Résistance : « former l’homme, le travailleur, le citoyen » doit maintenant devenir un programme politique de rassemblement pour la renaissance de notre école. Si nous ferons tout pour sortir de ce long hiver pour l’école, c’est pour hâter le printemps.

André Ouzoulias

Professeur honoraire, Université de Cergy-Pontoise (IUFM), Psychopédagogue, formateur d’enseignants, Co-auteur de « L’éducation nationale en danger », Note de la Fondation Copernic, 12/ 2011, éditions Syllepse.